Cédric Le Penven, Journal de Diogène, par Jacques Morin - © Poezibao

Cédric Le Penven,

Journal de Diogène,

Éditions Unes, 2022, 96 p., 18€.

par Jacques Morin

 

Le Penven  journal de DiogèneLes lecteurs de la revue Décharge ont eu la primeur de lire les premières pages de ce livre (dans le n° 191). Cédric Le Penven ne s’en cache pas, son journal est une réécriture de la vie de Diogène le cynique (IIIème siècle). C’est dire qu’il prend son modèle loin dans le temps ! Mais un Diogène moderne, vivant certes dans les mêmes conditions domestiques que son devancier antique, dans une jarre, (plus logeable qu’un tonneau), mais bel et bien aujourd’hui, dans notre société de consommation, à vue, avec parkings et zones commerciales, ce qui accentue cette opposition entre ce personnage improbable et le monde alentour.

Autant dire que le poète incurve son écriture vers une tendance plus politique et morale. D’abord, il s’agit d’un journal qui se situe dûment entre décembre et mars, dans une prose à la fois travaillée et nerveuse. Le poème, la strophe, le vers ne sont plus de mise. Cette nouvelle plume au spectre plus large, lui permet aussi bien d’employer des subjonctifs imparfaits passés de mode laissasse que des formules grossières si le texte s’y prête une sacrée branlée.

En comparant, concernant la page d’entrée, la première version dans la revue : j’ai décidé d’y promener ma fraise et la définitive : j’ai décidé d’y promener ma gueule, Cédric Le Penven a accentué pour le coup la familiarité du niveau de langue, aussi parce que le terme correspondait mieux au personnage, le cynique, « aboyant » et dénonçant les vices de la société, (plus loin il écrira ma truffe).

D’ailleurs, Diogène partage son quotidien avec un personnage secondaire, un chien, épagneul, une chienne plutôt, Arga. Ce qui permet de mieux relativiser sa position critique et antagoniste. Avec cette phrase ironique :

C’est l’animal qui me ramène à l’homme. J’ai l’humanisme chevillé au corps.

D’autres personnages viendront émailler le récit journalier : Frère clochard, une espèce de Christ revenu d’un autre millénaire, à l’heure où les « frères humains » fêtent bourgeoisement la nativité, Clotilde, seul personnage féminin, éphémère, et Gatzo, une sorte d’alter ego qui donne un instant l’impression qu’une communauté est possible. Mais les conditions d’existence sont trop rudes.

Après la philosophie grecque, c’est la mythologie que transpirent les pages du journal, avec références à Méduse, la Pythie et Cerbère… le journal avance doucement vers les Enfers.

Le hasard devenu compagnon fidèle finissait par ressembler à une sorte de destin.

Entre carnage et cannibalisme. C’est une meute de chiens qui va avoir raison du héros cynique. Or, il s’agit avant tout d’une histoire d’homme qui n’en pouvait plus d’être un homme. On retrouve le Cédric Le Penven que l’on connaît lorsqu’il parle d’essaim d’abeilles et enrage contre les pesticides ou se moque de la « virilité des hommes » qui « lavent leur suv » …

Dans ce livre, il a poussé son Diogène au bout de sa pensée. Et ses attitudes provocatrices au bout de la fiction. Il a exacerbé sa misanthropie à laquelle il participe des deux côtés. Il interroge son humanité à laquelle il appartient intrinsèquement. Il questionne sa place d’homme vivant aujourd’hui dans le monde tel qu’il est.

Est-ce une fable ? Oui. Est-ce un conte philosophique ? Oui. Est-ce un récit dramatique ? Oui. Est-ce de la poésie ? Oui. Cédric Le Penven poursuit son écriture exigeante et sans concession.

 

Jacques Morin

 Voir quelques pages et illustrations de Thibaud Bernard-Helis sur le site des éditions Unes.

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